dimanche 26 février 2017

Notre critique de « Yuko »

Critique Manga, Culture Japonaise, Delcourt / Tonkam, Japon, Manga, One Shot, Ryoichi Ikegami, Seinen,

Critique Manga, Culture Japonaise, Delcourt / Tonkam, Japon, Manga, One Shot, Ryoichi Ikegami, Seinen,
Dessinateur : Ryoichi Ikegami
Scénariste : Ryoichi Ikegami
Éditeur : Delcourt / Tonkam
Collection : Seinen
Genre : Drame
Public : Public averti
Site officiel : Non
Sortie : 4 janvier 2017
Prix : 19,99€
Statut de la série : Terminée en 1 tome

Mangaka surdoué surtout connu en Europe par son empreinte indéfectiblement attachée au magnifique manga Crying Freeman, Ryoichi Ikegami est enfin révélé avec cette anthologie de douze récits où se mêlent désir, amour, mort, tragédie et jeux de pouvoirs. « Yuko », icône des héroïnes de chacune de ces histoires, nous fait chavirer, dans les bras d’une naïve amoureuse détruite par la lâcheté de son amant, d’une maîtresse qui se plaît à faire croire à sa mort pour mieux posséder cet homme marié qui ne sera jamais vraiment sien, de la fille d’un peintre de cour renommé et dévoré d’orgueil qui ne peut que vivre otage dans le château du seigneur auquel elle ne se donnera jamais, d’une épouse jouée par un comédien et traînée publiquement dans la boue jusqu’au geste ultime… A travers les époques, toutes incarnent la dualité fragile entre sacrifice et dévouement.

Critique Manga, Culture Japonaise, Delcourt / Tonkam, Japon, Manga, One Shot, Ryoichi Ikegami, Seinen,

Le parcours version française des œuvres de Ryoichi Ikegami est un chemin de croix. Il suffit de chercher à se procurer la série complète Crying Freeman (éditions Kabuto aujourd’hui disparues) pour le comprendre. Après un essai publié par les éditions Tonkam, Nouvelles de Littérature Japonaise, on ne peut que se féliciter que le duo Delcourt-Tonkam reprennent l’aventure par la publication de cette anthologie baptisée Yuko.

Si on connaissait ou pensait connaître l’art de Ryoichi Ikegami, cet ouvrage est une claque. Le maigre entretien retranscrit en fin de tome le confirme : le mangaka a très (trop) souvent travaillé d’après des scénarios qui n’étaient pas de lui (c’est notamment le cas avec Crying Freeman écrit par Koike Kazuo) et bien que certaines thématiques ou interprétations graphiques d’alors se révèlent conformes à ce que nous révèle Yuko, l’originalité de son écriture saute aux yeux.

Exit le machisme pur et dur des récits de mafieux balafrés et grimaçants, arme ou sabre au point, exercice auquel il prête tout son talent, le monde écrit et peint dans Yuko affirme une profondeur psychologique passionnante, une interprétation presque obsessionnelle des travers humains, résolument en marge des codes d’une société rangée et bien pensante.

L’indépendance artistique de Ryoichi Ikegami flamboie dans ces récits unis autour d’une thématique dérangeante et pourtant séduisante par son parfum d’interdit, de non-dits, riche d’une vérité universelle trahie par l’aveuglement volontaire de nos sociétés, celle que l’expression absolue de l’amour n’a rien de doux et de désintéressé. Pour Ikegami, l’amour est à la fois violent, cruel, un sacrifice calculé, un dévouement égoïste, une quête du plaisir transcendant tout. Rejetant le rôle que l’industrie du manga lui a conféré, celui de dessinateur qui doit prioriser le divertissement au risque de perdre en créativité et en crédibilité, et fort de ses succès, Ikegami offre les thématiques qui l’habitent depuis ses débuts mais furent trop souvent déniées de publication car trop sombres ou comment l’accumulation de déceptions et de frustrations amoureuses, sexuelles, professionnelles, maritales, artistiques peut radicalement transformer un être et l’entraîner, parfois avec ses proches, au fond du désespoir.

Naturellement, l’expérience du mangaka se retrouve dans ces récits. La mise en scène de la violence urbaine, du sadisme de certains personnages de Crying Freeman, Heat ou Sanctuary se trace un chemin dans Yuko où le sadomasochisme est très présent : jeux de cordes, étranglement érotique, piercing bien (mal) placé… Graduellement, Ikegami explore les retombées psychologiques de telles pratiques dès lors qu’elles sont associées à autre chose que des jeux amoureux ludiques. Cette fascination touchant à la désacralisation du sadomasochisme intellectualisé par des artistes tels que Seiu Itô (Elle s’appelait Yuko) offre un écrin idéal à la vision de la femme par Ikegami, de même que les œuvres tragiques de Kyôka Izumi (Le Donjon), Kan Kikuchi (Un Amour de Tôjurô) et Ryûnosuke Akutagawa (L’Enfer) qu’il a adapté ici en plus de ses propres histoires.

Critique Manga, Culture Japonaise, Delcourt / Tonkam, Japon, Manga, One Shot, Ryoichi Ikegami, Seinen,
Illustration couleur pour l'histoire courte titrée L'Enfer

« Yuko » est multiple, aussi multiple que ses différentes versions de Yuko qui peuvent tout aussi bien être les différentes facettes de la même femme ou de LA femme visualisée par le prisme du mangaka. Elle y est toujours victime, un peu ou totalement, mais elle demeure conquérante et victorieuse parce que plus forte que l’homme à assumer et jouer avec la fausse fragilité de sa condition. Elle est l’objet de désir par excellence, pour lequel les hommes sont prêts à tout, abandonnant leur statut, leur carrière, leur réputation, leur amour-propre, leur famille, leur fortune... Loin d’être négative, cette image sublime la femme en toutes circonstances, qu’elle soit catin ou innocente, est maîtresse de son destin et de son corps, forte d’avoir transcendé la douleur physique, le chagrin de la trahison et de la cruauté, compris que le pouvoir est sien. Yuko est une femme et toutes les femmes à la fois.

Esthétiquement, le travail d’Ikegami sublime chaque récit et même cela n’a rien de surprenant venant d’un tel artiste, on ne peut s’empêcher de la savourer, planche après planche. Les corps, féminins comme masculins, sont souvent proportionnellement semblables. Mais cette imagerie féminine insiste peut-être jusque dans le dessin sur cette idée que « Yuko » est une seule et même femme, LA femme, et leur sensualité même couverte de vêtements contemporains ou traditionnels sert déjà la thématique générale. Les visages sont en revanche d’une grande diversité, d’un réalisme affuté, saisissants d’une vérité émotionnelle palpable. On lit sur ces visages toute la force du désir, de la colère, du désespoir, de la détermination et les pages entières dévouées aux gros plans sur les visages des héroïnes dont le regard exprime plus que les mots l’intensité des intrigues et la force de leur dénouement. Ces pages muettes de texte hurlent l’obsession d’Ikegami pour la beauté inviolée de ses héroïnes que rien ni personne ne fait ployer.

Critique Manga, Culture Japonaise, Delcourt / Tonkam, Japon, Manga, One Shot, Ryoichi Ikegami, Seinen,
Extrait de l'histoire courte titrée Un Amour de Tôjurô

A chaque histoire son contexte et qu’il s’agisse d’appartements exigus, des ruelles du Shangai des années 1920/1930, des rues du Tokyo d’aujourd’hui, d’un château seigneurial, d’une forêt onirique, d’un paysage de neige ou d’un char sacrificiel en flammes, Ikegami plante chaque décor de telle sorte qu’il enveloppe ses protagonistes de l’atmosphère appropriée. Plus de des arrières plans, ils jouent alors un vrai rôle et s’imposent dès les premières pages (Elle s’appelait Yuko).

Critique Manga, Culture Japonaise, Delcourt / Tonkam, Japon, Manga, One Shot, Ryoichi Ikegami, Seinen,
Extrait de l'histoire courte titrée Tu m'as Touchée en Rêve

Ce recueil est aussi une réussite esthétique pour les éditions Delcourt-Tonkam : album broché de 448 pages à impression sans défaut sur du papier de qualité, sous une couverture rigide et une jaquette énigmatique avec rabats illustrés, un signet, de petits encarts présentant les écrivains dont Ikegami s’est inspiré pour 3 des récits, le tout finissant sur une petite interview du maître.

Avec Yuko, Ryoichi Ikegami s’est libéré du carcan éditorial nippon. Cette parenthèse artistique pour laquelle chacun de ses travaux passés fut une source créatrice tant la maîtrise de son art flamboie page après page, explore et met en scène les récits qui hantent sa vie de mangaka depuis des années. Le plaisir est au rendez-vous. C’est une nouvelle rencontre pour le public, une occasion de lire au-delà des mots et du trait les indicibles secrets de la nature humaine. A lire absolument !!

Points forts : 
  • Anthologie de douze récits écrits ou interprétés par le talentueux maître Ryoichi Ikegami 
  • Thématique résolument audacieuse et très bien abordée 
  • Voyage entre les époques mais constance dans cette thématique qui lie les 12 récits 
  • Aspect psychologique de chaque récit bien traité 
  • Personnages bien construits, réalistes 
  • Neuf récits originaux par Ikegami et trois réécritures de classiques de la littérature nippone 
  • Graphisme sublime 
  • Dessin réaliste 200 % 
  • Chara-design varié, adapté au caractère des protagonistes, aux récits 
  • Mise en scène habile, même sans texte, les émotions passent, le récit est fluide 
  • Décors superbes, beaux et qui jouent un rôle 
  • Qualité éditoriale évidente 
  • Très bel ouvrage créé par l’éditeur 

Points faibles : 
  • Néant 

Verdict : Un excellent ouvrage !!! 


0 Commentaires :

Bienvenue sur Japan Touch

Notre dernière vidéo

Fourni par Blogger.

Suivez-nous sur Facebook et Twitter

Nos partenaires

Meilleur site d'actualité Manga, Anime, Jeux Vidéo, Cinéma, Goodies, Drama, J-Music et Japon Critiques mangas et séries d'animation Tests jeux vidéo japonais Tests jeux vidéo japonais
Black Box Taifu Comics
Delcourt
Casterman
Ototo
Anime Digital Network
Tonkam
Urban China
Ofelbe Éditions
Kotoji Éditions
Éditions Akata
Soleil Manga
Nobi Nobi

Formulaire de contact

Nom

E-mail *

Message *

Japan Touch © 2011 - 2017